Il serait temps de distribuer mes vœux, de souhaiter une excellente année 2009 à tous ceux qui passeront ici, les habitués, les itinérants, les perdus, qu'elle soit à la hauteur de vos espérances et de vos envies, des vos rêves et de vos passions.

2009 commence bien pour moi, avec une nouvelle qui me fait immensément plaisir
(surtout vu mon niveau de confiance en moi actuel), j'ai gagné au nouveau jeu d'écriture concocté par OrangeCannelle. Le sujet m'a parut assez dur et j'ai eu plus de difficultés que le premier pour m'y mettre et avoir quelque chose d'abouti. Mais finalement...
Donnez-moi vos avis, chaque critique apporte sa pierre à l'édifice.

Maux muets

       Cela faisait presque 3 jours que la pluie n’avait pas cessé de tomber. La boue avait tout recouvert et l’humidité collait à tout, la végétation, les animaux, les gens. Trois jours que je regardais mon père rentrer, ruisselant, glacé, les bras chargés de bois coupé. Malheureusement, il ne serait pas utilisable avant plusieurs mois.
Ma mère s’affairait à la maison, nettoyant la terre et l’eau qui s’engouffraient par le toit, la porte et les fissures. Le vent soufflait, je croyais que la maison n’allait jamais tenir. Notre vieille maison où grand-mère était morte, où j’étais née. Un taudis mais je n’avais rien connu d’autre. Une grande pièce, un mobilier dépareillé, défraichit et pas d’intimité.
A ma droite, sur le grand mur du fond, il y avait la cheminée, qui tirait plus que de raison. En face, le lit de mes parents et au milieu une grande table en bois qui séparait l’espace ; ça et là quelques meubles épars, des rangements, une petite commode, une malle contenant la robe de mariée de ma grand-mère. Je n’avais pas le droit d’y toucher mais je l’imaginais parfois, en me disant que peut-être je porterais son voile, un jour.
Faisant face à la cheminée, la porte d’entrée et sur la droite en entrant, nos deux lits, faiblement séparés, juste la place pour le pot de chambre.
Gaëtan ne voulait pas dormir à côté de la fenêtre, il avait peut que le diable l’enlève.
Il en parlait souvent. Du diable.

     La cheminée grondait mais ne suffisait pas à me réchauffer. Cela paraissait logique puisque depuis trois jours, j’étais là, postée à la fenêtre, à attendre. Attendre que le temps s’arrange, que je puisse retrouver la liberté du grand air et du travail aux champs. Avec cette pluie, impossible de faire quoique ce soit, l’obscurité du ciel et le manque d’éclairage rendaient tous travaux intérieurs quasiment impossibles.
J’attendais. Quand il y avait une accalmie, je sortais rapidement faire un tour dans l’étable, jeter un œil angoissé sur les vaches. Le foin n’allait pas tarder à manquer, la récolte avait été plus que mauvaise. Je ne rêvais pas d’une autre vie, je ne connaissais que celle-là, je ne connaissais rien.
Le troisième jour, mon frère est rentré plus tôt que d’habitude du village. Il avait l’autorisation de sortir malgré la pluie et le risque d’attraper une pneumonie. J’étais jalouse de cette liberté. Je crois que mon père voulait me préserver. Il comptait sur la dot de mon mariage pour améliorer son quotidien.
Il est rentré plus tôt et depuis ce troisième jour de pluie de cet automne déplorable, il n’a plus ouvert la bouche. Je n’ai plus entendu le son de sa voix. J’ai mis longtemps à comprendre les raisons, trop jeune, trop insouciante, trop malheureuse. Pourtant c’était à cause de moi, malgré moi, que tout le monde avait compris.
C’était le 13 novembre 1912, en plein hiver aveyronnais.
     Gaëtan avait 8 ans depuis quelques mois, il allait au village 3 jours par semaine, suivre une instruction rudimentaire alternant classe et religion. Il était plutôt bon élève mais préférait nettement aider à la ferme. Il n’était pas encore assez fort pour s’occuper de tous les travaux possibles mais il était malin et pouvait réussir là où on ne l’attendait pas. Il savait surprendre, du moins, il me surprenait presque toujours, mon père en était fier. Il savait que la ferme serait entre de bonnes mains après sa mort. Tout aurait du être parfait.
La vie à la ferme n’était pas facile mais je savais que ma vie ne s’y ferait pas, j’attendais d’être mariée. Contrairement à Gaëtan qui s’extasiait de chaque chose nouvelle, de chaque nouvelle naissance, de chaque œuf pondu ou de chaque carotte ramassée. Il était petit mais il me manquait déjà. Son sourire me manquerait.

     Ce jour de pluie où Gaëtan rentra plus tôt, il était terrorisé. Il s’est tu comme si le diable lui avait coupé les cordes vocales, il le craignait tellement.
Au début, personne ne s’en est vraiment rendu compte. Mes parents s’affairaient et je rêvassais. Au repas, il n’a ouvert la bouche que pour manger.
Dans l’obscurité de la soirée, j’ai entendu mes parents parler. Ils se demandaient de quelle façon le punir pour son manque de politesse. Je croyais que son effronterie ne durerait qu’un temps, je m’interrogeais sur les raisons de sa rébellion. Je pensais que le lendemain, il parlerait.
Mais rien n’y a fait, ni les menaces ni les coups de ceinture de mon père. Il n’a pas versé une larme de la journée.
La pluie s’est calmée et la vie a pu retrouver un semblant de normalité. Je sortais aider, les réparations dues aux intempéries étaient multiples, mon frère faisait ce qu’il pouvait du haut de ses huit ans. Le silence était toujours de mise.
La colère a fait place à l’inquiétude. Ma mère invoquait la vierge marie, mon père ruminait sur un virus qui lui aurait rongé les cordes vocales. Intérieurement, je savais que ce silence n’était pas normal, je ne savais pas de quoi il en retournait. Jusque là mon frère n’avait aucun souci pour se confier. Il me racontait ses journées et ce qu’il aimerait faire. Mais j’avais droit au même mutisme, ma douceur ne l’amadouait pas. Mon regard suppliant non plus. On hésitait à aller chercher le médecin du village.
La nuit suivante, je me réveillais en sursaut et dans le noir, j’entendais gémir. J’ai su que cela venait de Gaëtan. Il bougeait dans son lit, en proie à des cauchemars, des mots se bousculaient, incohérents, parlant de diable, de messe, de ténèbres. Angoissée, je regardais son corps tout frêle, trembler de sueur sous les draps.
Le lendemain, j’en parlais à ma mère. Ce qui la décida à envoyer mon père chercher le docteur.
Qui n’en conclut rien. Il ne connaissait pas de maladies qui rendaient muet, il n’a pu que constater que Gaëtan se portait bien, à part une fatigue due à ces mauvaises nuits. La visite avait coûté les sous de la semaine et Gaëtan ne parlait toujours pas. Son regard avait légèrement changé mais il m’a fallut attendre cette visite pour le remarquer.
Les jours se sont transformés en semaines, Gaëtan n’allait plus au village, même avec mon père. L’inquiétude mes parents était toujours très forte mais elle était accompagnée d’une douce résignation. Ma mère pleurait parfois et Gaëtan faisait toujours ses mauvais rêves.
La veille de Noël, tout a basculé. Mon père a craqué. La colère a pris le pas sur son apparente indifférence. Les cris étaient atroces, les douleurs aussi. Personne ne dormit vraiment.
La fatigue finit par avoir raison de la colère paternelle. Mon père s’écroula au milieu d’une phrase. La tempête familiale se calma, au moins jusqu’au lendemain.
Quelques heures plus tard, j’émergeais la première, nauséeuse et bouleversée, à l’aube du jour de Noël le plus important de ma vie. Cet instant où la nuit se retire, il ne fait plus noir mais il ne fait pas jour. Il faisait un gris terne sans soleil, depuis, l’aube fait partie de mes heures préférées, avant que tout arrive, où tout est presque oublié.
Je sentais que tout serait différent.
Gaëtan dormait, toujours agité. Je le regardais. Mon regard accrocha sa main. Il tenait une page de cahier déchirée, des crayons étaient à terre. Je voulais voir mais je ne voulais surtout pas le réveiller. J’attrapais doucement le bout de papier. Le dessin était sommaire, sans grâce, presque schématisé. Inconsciemment, je compris ce qu’il en était mais ne voulu pas le voir. Pourtant le dessin était sans équivoque, simple mais limpide.
Gaëtan était dessus, je l’ai reconnu à ses cheveux roux, nu, sa bouche était dessinée comme clouée avec des croix noires. Il avait dû beaucoup appuyer avec le crayon, le papier était presque troué. Des diables étaient dessinés partout sur le reste de la page. Et un homme, dont l’habit le rendait facilement identifiable, posait ses mains sur le corps de Gaëtan. Elles étaient partout, Gaëtan en avait dessiné plusieurs. L’homme portait sur la tête des cornes de diable, son sourire était maléfique.
Il était habillé d’une soutane.
Un cri m’échappa.
Je savais que tôt ou tard, mes parents tomberaient sur le dessin. Je ne pensais pas que ça serait si vite…

     La mère surprit mon cri, se leva et en une seconde, regardait le dessin par-dessus mon épaule, vaguement effrayée.
A partir de là, l’agitation ne cessa plus.
Elle réveilla mon père en pleurant, elle réveilla Gaëtan en lui montrant son dessin. Toute la crainte du monde se lut dans ses yeux. Il savait que ça serait grave mais jamais il n’aurait pu imaginer à quel point.
On trouva d’autres dessins fait par Gaëtan, tous du même genre. Impossible de savoir depuis quand ils étaient là, depuis combien de temps cela durait. Ma mère glissa tout dans son sac. Elle disait qu’il fallait tout brûler, que personne ne devait jamais être au courant, si au village quelqu’un l’apprenait tout basculerait.

    Je me demandais comment elle pouvait agir de la sorte, ce qui la motivait. Oh bien sûr, du haut de mes quatorze ans, je ne me doutais pas des conséquences. La honte, la réputation, je ne connaissais pas. Je vivais mes dernières heures d’insouciance dans la tristesse.
Je pensais à Gaëtan, à son changement brutal. Pourquoi tout avait changé d’un coup. Visiblement, nous n’avions rien vu mais ce qui se passait avec le prêtre durait, au moins depuis la rentrée scolaire. Deux longs mois. Comment je n’avais rien vu, rien compris. Je me vantais être celle qui le connaissait le mieux et je me rendais compte qu’il avait souffert dans la solitude, sans oser se confier. Gaëtan et ses yeux verts, curieux devenus craintifs, ses cheveux roux, ce n’était encore qu’un enfant. J’en étais malade. Mon impuissance me rendait furieuse.
Je l’entourais de mes bras durant toute la journée, en susurrant des berceuses dans le creux de son oreille. Il sursautait parfois, s’assoupissait sans calme.
Mes parents cherchaient à dissimuler ce qu’ils se disaient. Mais ils ne pouvaient cacher la tension qui perçait dans leurs phrases, les pointes d’aigu, les hoquets de sanglots, les débuts de cris.
Le repas de Noël se fit sans goût.
J’habillais mon frère pour partir à la messe. Il tremblait, je n’entendis pas la sonnette d’alarme qui hurlait au fond de mon cœur. Je voulais trouver du réconfort dans le froid glacial de l’église, dans les cantiques, dans le regard de Marie. Je croyais que tout pourrait se réparer.

     La pluie de novembre avait cédé la place à la neige. Le froid était perçant, brûlant. Heureusement que le vent ne soufflait pas.
Devant l’église se tenait tout notre petit village. Tout le monde venait à la messe de Noël. Il y avait ceux qui y croyaient vraiment et ceux qui ne voulaient pas se faire remarquer. C’était un peu notre cas. Mais ce soir, j’allais y chercher plus que de la reconnaissance.
Le prêtre dans son bel habit de fête, commença son sermon. Gaëtan ne cessa pas de pleurer tout au long de la messe. Je le regardais en coin. Sa tête était baissée, il pleurait en silence, doucement. Mes parents plongés dans la prière, dans le doute et dans l’absolution demeuraient fermés à la douleur de Gaëtan.

     A la sortie de l’église, l’homme de dieu saluait les fidèles. Nous attendions pour sortir. Il y avait du monde devant nous. Je le voyais se rapprocher et j’appréhendais.
Ça y est, c’était à nous. Gaëtan se figea quand le prêtre approcha la main de ses cheveux. Il était devenu un bloc de cristal, immobile de dureté et d’angoisse.
Tout se passa très vite.
Gaëtan hurla. J’en restais pétrifiée. J’entends encore son « SALE DIABLE ! » sortir et parcourir toute la voûte de la chapelle, rouler de résonance et s’éteindre après ce qui me parut être une éternité. Sa voix qui m’avait tant manqué. Elle n’avait plus rien de sa douceur enfantine. Elle était rauque, troublée et si puissante.
Il se remit à hurler, des propos que tout le monde prit pour des incohérences, mais que je compris très bien.
Ma mère s’était décomposée, mon père devint fou. Il chercha à faire taire Gaëtan par tous les moyens. Il l’assomma presque en lui donnant une gifle. Cela calma les cris mais pas les pleurs. Mon Gaëtan était sous le choc, de la rencontre, de la gifle, de l’émotion qui le submergeait. Comment gérer ça quand on a huit ans ?
L’explosion de mon frère avait ramené tout le village dans l’église, tous regardaient, chacun était sur ses gardes. Il y avait de la tension, on aurait dit un duel déséquilibré.

     Mon père se confondit en excuses, le prêtre le regardait, moitié conciliant moitié offensé. Son regard était dédaigneux. Sa voix était glaciale quand il demandait comment Gaëtan pouvait oser le traiter de cette façon, lui qui faisait tant de choses pour cet enfant, pour notre famille.
A ce moment-là, je fis probablement la chose que j’ai le plus regrettée de toute ma vie. Je montrais au prêtre, au maire, aux villageois un des dessins de Gaëtan.
Le murmure grandit. Mon père décocha une nouvelle gifle. La force du coup rendit ma joue rouge vif et les yeux me piquèrent. Je restais de marbre.
Le dessin était au sol. Le prêtre se baissa et le ramassa doucement. Et dans un rictus mauvais décrit l’image à voix haute, rajoutant des annotations personnelles : « Gaëtan est un enfant difficile, il met du temps à apprendre, je crois bien que notre seigneur ne l’a pas envoyé sur terre pour qu’il fasse des études. L’instruction se doit d’être réservée aux personnes qui le méritent. Gaëtan descend vers les enfers alors qu’il n’a que huit ans. Ne lui en veuillez pas, il est… possédé. Ce n’est pas sa faute, sa famille est une bénédiction pour le démon, infidèles, pêcheurs… Nous devons leur pardonner cet écart. »
Même si le contenu était conciliant, le mal était fait. Personne ne nous regarderait plus de la même façon. Ceux qui avaient des doutes, entendaient là une confirmation. Les autres entendaient la conscience de Dieu dans les paroles d’un vieillard.
Nous serions des parias, des exclus. La vie au village deviendrait encore plus difficile à supporter. Mon esprit connaissait déjà toutes les conséquences. Personne ne voudrait plus nous acheter les produits de la ferme, ma mère aurait du mal à se fournir en nourriture. La peur d’être contaminée serait trop forte, tenace comme de la suie et glaciale comme un matin de janvier. 
Les choses se calmèrent peu à peu. Le discours du prêtre avait expliqué la situation, rétabli l’ordre et donné des raisons au comportement de Gaëtan. Des raisons qui satisfaisaient tout le monde, y compris mes parents. Honteux de l’évènement, ils balbutiaient des regrets à l’assemblée avec des regards éplorés, condamnés, et sincèrement malheureux. Pas pour les bonnes raisons.
De retour à la maison, l’atmosphère était extrême, à la fois insensible et terrifiante. Je couchais un Gaëtan fiévreux. Je me collais contre lui dans l’espoir que mon corps le réchauffe un peu. Tout était froid, de son âme à ses pieds.
L’avenir sentait mauvais et je n’avais pas envie d’être à demain.

     A notre réveil, la ferme était vide. J’écoutais les bruits du dehors. Le hennissement d’un cheval, une phrase de mon père, je jetais un œil à la pièce. Il ne restait rien, en dehors de notre lit. Mes parents avaient décidé, on allait déménager. Il me semblait que cette solution était la meilleure. Rester dans ce village où tout allait être difficile, la méfiance devenant le point commun des habitants, c’était le meilleur pour Gaëtan. Je voulais retrouver mon petit frère.
Lorsque tout le monde embarqua dans la charrette que mon père avait achetée, je jetais un dernier regard sur ce que j’avais connu de mieux en 14 ans de vie. Je remarquais que la maison n’était pas complètement vide. Il restait le lit de Gaëtan.

Je ne m’en inquiétais pas, ou tellement peu qu’aujourd’hui, j’ai oublié. J’aurais dû me manifester, sentir quelque chose.

     Aucun de nous ne prononça un mot. Nous avancions lentement, la température était basse, rendant la progression délicate sur les petits chemins. J’ignore combien de temps il s’écoula avant que nous stoppions.
Autour de nous, la forêt, un carré d’herbe gelée, un entrelacs d’arbres sans feuille et plusieurs chemins. Le ciel était bleu. Il me semblait entendre le bruit d’un cours d’eau mais je n’ai jamais su si c’était vrai. Ça aurait pu être un dimanche en famille.
Mon père descendit, attrapa Gaëtan et un sac qu’il lui remit. J’avoue ne pas avoir compris de suite la signification de ce geste.
     Le dernier regard de mon père à Gaëtan a été un échange muet. Il y avait de la souffrance, de la peur et du désespoir chez Gaëtan. Chez mon père, en revanche, c’était de la résignation, de la déception et de la honte.
Le cheval est reparti et ma mère me tenait fermement. Aujourd’hui, je revois la scène au ralenti avec de l’horreur dans les yeux. La culpabilité m’a rongé.

La dernière image que j’ai de Gaëtan est celle d’un enfant déboussolé, dans une clairière, un matin d’hiver 1912, abandonné.
Abandonné par les siens.