La première fois que je l’ai croisé, c’était le jour où je me suis enfermée dehors. Prête à sortir, je jette un œil dans le couloir pour voir le temps. Courant d’air. J’étais dehors, ma clé dedans, gentiment plantée de travers dans ma serrure.
Je me suis maudite.
La première fois, c’était donc pour aller à la serrurerie, un peu plus loin dans ma rue. Elle était là, elle marchait. On s'est croisées. Je l’ai dévisagée, je sais c’est pas très courtois. 
Mais ses vêtements n’ont pu laisser place à aucune autre attitude. Sa jupe vert kaki, ses collants épais noirs, ses bottines marron, ses gants violets, son chemisier foncé et sa veste jaune. Jaune.
Je suis restée interdite et je me suis demandée si elle s’était habillée dans le noir.
C’était moche, ça n’allait pas ensemble, les matières étaient contradictoires, les couleurs hideuses séparément et hideuses ensemble.
Le lendemain, je l’ai revue, elle marchait toujours. Moi aussi. Elle était habillée de façon identique.
Je l’ai presque croisée tous les jours depuis.
Je n’avais pas compris où elle allait, ce qu’elle faisait. C’était une idée qui m’effleurait l’esprit quelques secondes, puis j’oubliais.
Mais un jour, je l’ai vu arrêtée, sur le bord du trottoir. Ma tapineuse et sa veste jaune.

Sur une jardinière au bord d’une avenue immense, comme il y en a plein en ville. Des avenues où l’on ne voit pas la fin quand on est au début. Des avenues bordées d’immeubles aux moulures anciennes, aux balcons de fer forgé classieux. Dans le bus, je lève la tête et je trouve ça beau. J’imagine des appartements au parquet vieilli et avec plus de trois mètres de hauteur de plafond. Des appartements où le bois serait le matériau principal, du bois foncé, du clair, sur les murs, au plafond, des poutres. Du rustique mais très classe.
Ces avenues que je vais quitter. Il n’y en a pas dans la ville où je vais.
Ces avenues avec des plaques sur les immeubles « ici a vécu et est mort Gaston Leroux, écrivain et journaliste ».
Il y aura d’autres plaques. Mais je vais regretter ces grandes avenues, quelque part si belles.
Et je ne suis jamais allée visiter l’église russe et ses couleurs flamboyantes.
Ces avenues si spéciales aux grandes villes me manqueront. Et les cinémas. Evidemment. Cinés de quartier aux fauteuils usés, à la moquette passée et aux films plus ou moins obscurs, en vo, toujours.
Je continuerais à y aller mais je passerais au travers de certains films. C’est sur.
Il faut que je fasse mon deuil de ces cinés, de ces séances. C’est peut-être puéril ou infantile mais c’est ce qui me manquera le plus.

La tapineuse en veste jaune n’a pas d’âge. Elle n’est pas très jolie, ni très aguicheuse. Je ne suis pas mauvaise langue mais j’espère qu’elle tapine pour passer le temps.
J’étais coincée dans le bus.
C’était un mercredi et il pleuvait.
La tapineuse en veste jaune n’était pas de sortie.