Une conseillère me regarde approcher. En un après-midi, elle voit défiler une dizaine de nouveaux inscrits à qui il faut faire un bilan, avant de les orienter. Autrefois, il n'y avait pas de limites à la durée de ces entretiens. Les consignes ont commencé à les restreindre à une demi-heure, puis à vingt minutes. Entre collègues, on parle d'abattage, tout le monde renâcle à assurer le poste, mais les directives sont claires : "Vous n'êtes plus là pour faire du social, cette époque est finie. Il faut du chiffre. Apprenez à appeler "client" le demandeur d'emploi." C'est officiel, ça vient d'en haut.
Le personnel de l'administration de l'emploi a longtemps été constitué avant tout de travailleurs sociaux. Désormais, le recrutement cible d'abord les commerciaux. "Mettez-vous dans la tête que c'est un nouveau métier. Ce que vous avez connu n'existera plus", répètent les directeurs.
Cette ambiance règle depuis longtemps déjà, mais un vent de panique s'est levé dans les agences voilà quelques mois. Il n'est jamais retombé. D'un coup, pendant l'hiver 2008, la crise a été officiellement déclarée. Les radios en parlaient matin, midi et soir. Chaque jour, 3000 chômeurs de plus s'inscrivaient dans les agences, l'administration s'est retrouvée en quelques semaines englouties sous 70 000 dossiers non traités. Personne n'avait jamais vu ça. A Paris, la direction était terrorisée à l'idée que les allocations pourraient ne pas être versées à temps pour le réveillon, que les gens allaient descendre dans la rue et qu'un Noël rouge emporterait le pays dans un tourbillon de guirlandes et de révolte. Tout le monde a été mis sur le coup pour écluser les dossiers.
C'est passé tout juste, mais depuis, rien n'est redevenu comme avant. -
Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Editions de l'Olivier, p.31

Je savais déjà que la situation n'est pas brillante. Je le savais pour la vivre presque de l'intérieur. Mais le lire et savoir que c'est la même chose partout est encore pire. Pire.