La consigne était : A partir de la photo ci dessous, il va se passer quelque chose pour l’homme ou sous ses yeux… que du bonheur, ou que du malheur ??

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Mon texte

     C’était un début de printemps trompeur, fourbe. La soleil avait beau répandre ses rayons sur la ville, la température n’augmentait pas, le froid était saisissant. En descendant l’escalier extérieur qui menait à la rue, Lise avait hésité, elle détestait plus que tout ce froid glacial qui, malgré les couches de vêtements, atteignait quand même son corps ; mais ce qu’elle devait faire ne pouvait plus attendre. Elle n’avait déjà que trop tardé et elle savait précisément où trouver Thomas aujourd’hui.
Lise voyait les quais se rapprocher, Thomas devait être là, quelque part, assis sur un banc ou les jambes pendantes au-dessus de l’eau. D’aussi loin que Lise se rappelle les quais avaient toujours été l’endroit préféré de Thomas.
Il était là. Assis sur un banc, face au fleuve, le regard ébloui, son sac à dos à ses côtés ; de loin, il avait l’air d’un étudiant bohème un peu âgé. Il n’en était rien, Thomas était comptable.
Il portait cette éternelle veste noire, passée de mode et dont les coudes étaient largement usés ; Lise venait d’entrer dans son champs de vision, il l’avait repéré. Ses cheveux roux étaient détachés, c’était comme ça qu’il préférait, son sac en bandoulière constellé de badges, son manteau beige sur un jeans, elle était simple mais Lise dégageait un charme incroyable, comme une puissante source de lumière, une assurance inébranlable. Elle lui avait confié que, par le passé, cette confiance en elle avait fait fuir bien des hommes. Effrayés, intimidés, ils ne restaient pas longtemps dans le bras de Lise, un temps à peine.
Mais Thomas était resté. Des mois d’abord, des saisons et les années s’étaient ajoutées. Il savait que Lise lui apportait sa réponse. Il était venu sur les quais exprès, il voulait que son assentiment se fasse sur ces lieux qu’il aimait tant.
Depuis qu’il lui avait demandé de l’épouser, il avait laissé Lise réfléchir. Il ne voulait pas qu’elle se précipite, qu’elle donne une réponse spontanée qu’elle pourrait regretter. Il n’avait pas de crainte sur sa réponse, il avait confiance en Lise, confiance comme il n’avait jamais eu confiance.
Maintenant, elle était devant lui, assisse par terre sur son sac, jambes croisées, ses lèvres formaient son sourire « je te cherchais, je t’ai trouvé ». Oui elle avait trouvé, elle allait le lui dire.
Et puis Lise avait ouvert la bouche…
« Je ne peux pas… je suis désolée, je ne peux plus. J’ai voulu être sûre. Je me suis mentie trop longtemps, par paresse, par confort. J’aimais te retrouver, te parler, me lover dans des bras. J’ai aimé toutes ces années avec toi, tout ce temps, ces moments. Mais là ce n’est plus possible. Cette demande, tout ça… c’est trop. Trop conventionnel, trop important. Je ne peux pas me marier avec quelqu’un avec qui je suis seulement bien.
Je veux être exaltée. Sans le savoir, ta demande a été un peu comme un déclencheur. Je savais qu’il fallait que je change quelque chose. Je n’aime plus mon job, je me sens à l’étroit, étouffée dans ces artères urbaines. Je devais décider, tu m’as aidé. Ce mariage aurait été la chose en trop à ne pas faire. Je n’avais pas le courage. Aujourd’hui je suis galvanisée.
Je suis désolée. Pour tout. Pour l’espoir, pour la souffrance, de ne pas avoir réagi plutôt, d’avoir abusé du bien-être que tu me proposais. Il n’y avait aucun risque, c’était tracé tout droit. J’étais bien mais là, ça ne suffit plus. J’ai besoin de nouveautés, d’air pur, d’ailleurs. De terres lointaines, de passions, de risques, des choses que tu ne pourras jamais m’offrir même si tu y mets de tout ton cœur. Ce n’est simplement pas toi. J’aurais dû arrêter plus tôt mais le temps passe si vite, c’était si facile…
Je pourrais essayer de t’expliquer pendant des heures, tu ne voudrais pas voir les choses de mon côté, pas maintenant. Peut-être tu ne le pourras jamais. Tu as le droit de m’en vouloir, de me haïr, de vouloir me voir morte. Je connais la haine de la rupture pour l’avoir souvent ressenti. Te mentir aurait été encore pire, t’inventer des fausses raisons, des excuses minables. Tu me diras que j’aurais dû être honnête tout au long de ces années, c’est vrai, j’aurais dû mais je n’ai pas réussi à sauter du train en marche…
Je le suis maintenant. Je te laisse ; encore plus, je pars. Loin, l’Afrique ou l’Amérique du Sud, je ne sais pas encore. Tout est prêt, il ne reste que la destination à trouver. »
Lise avait encore un peu parlé mais Thomas n’avait plus écouté, il était dans une sorte de brouillard infini. En quelques minutes, il avait tout perdu et sa conscience avait basculé dans la peine.
Lise était partie depuis longtemps, sans un regard, lorsque Thomas s’était levé, c’était presque le soir et le froid s’était encore accentué. Il avait annihilé les sens de Thomas qui avançait comme un automate. Se mettre debout, lever une jambe, avancer le pied, le poser ; lever l’autre jambe, amener le second pied, le poser. Recommencer.
Il n’avait même pas pensé à se jeter dans le fleuve juste devant lui. Il était rentré.
Le printemps était passé tant bien que mal, puis l’hiver, un nouvel été et un automne deux ans plus tard, et ainsi de suite, mais jamais les pas automates de Thomas ne l’avaient ramenés sur les quais.