La consigne : se mettre dans la peau d’un animal, peu importe lequel, peu importe qu’il soit de compagnie, sauvage, dans un zoo ou dans votre arbre…

          Je suis jeune, enfin en durée de vie humaine uniquement. Du côté des diptères, je fais presque figure d’ancêtre avec mes 9 mois d’existence. Je suis née à la fin de l’été et je suis restée 6 mois en hibernation, l’hiver au chaud dans un conduit, ça fait parti des avantages à être un culex modestus.
Peut-être le seul  à la réflexion.
Car dès la naissance, la vie est difficile pour un insecte de mon genre ; on ne nous protège pas comme les abeilles et on ne nous trouve pas beaux comme les libellules.
On naît dans la boue, au cœur des marécages, dans des eaux stagnantes et gluantes entourées de hautes herbes. Pas loin il y a la mer et sa plage de sable fin. Cette plage où des chevaux aux robes couleur noire, se baladent alternant courses folles et pas chaloupés.
De cette naissance, il ne reste rien qu’une sensation de terre humide, pas de famille, pas de clan, encore moins de maison douillette.
Et dès l’instant où l’appétit se réveille…
D’abord, on refuse catégoriquement de se nourrir de sang, mais après avoir goûté aux algues et aux bactéries, notre minuscule organisme a besoin de sucre. Beaucoup de sucre.
Et, avec avidité, on se jette sur les premiers passants qu’on aperçoit ; on abdique, on capitule.
Je me souviens quand ça m’est arrivé pour la première fois. J’en garde un souvenir désagréable mais inévitable.
Je n’avais pas le choix, je n’en pouvais plus, j’avais terriblement faim, je sentais une envie grossir au fond de mon ventre, une pulsion, je voulais du sang.
Alors il est arrivé. Un cavalier, détendu, innocent, sublime, brun avec ses cheveux flottant légèrement dans le vent frais d’une matinée d’automne. C’était comme dans une pub, le cheval avançait, des gerbes d’eau éclaboussant chaque pas et je me suis jetée sur lui. J’y suis allée franco et j’ai enfoncé mes deux crocs dans la chair tendre de son cou. C’était si bon. J’étais devenue une détestable buveuse de sang. Et j’adorais ça.
Pour me punir, je m’exilais.
La vie à la dure continuait et je venais d’élire domicile dans une sorte de décharge au milieu de la végétation. Pneus éclatés, voitures abandonnées, tôles rouillées, un bric à brac d’immondices, où j’y retrouvais des compatriotes et compris que ce n’était pas un exil mais la suite logique de notre misérable condition.
Calée dans un vieux pneu sentant le caoutchouc brûlé, je rêvais à une autre vie. Une vie humaine sur deux jambes, où je pourrais manger des hamburgers, me laisser aller dans un canapé, vivre dans une maison, monter sur le dos d’un cheval et galoper contre le vent, embrasser passionnément le beau cavalier dont j’avais bu le sang…
Mais chez les moustiques, on commence dans la boue, on continue au milieu des déchets, on boit du sang avec frénésie et on finit (souvent) éclaté contre un mur, le moustique n’est décidément pas l’ami des hommes.