Consigne : situation - château de Fort la Latte, personnages - pour les dames : Emma de Montbruisson, Pascale de Chaste, Zofia et Azettep Nunez de Aznar, Agathe : Comtesse Goulier de Grandville, Marie : Marquise de Sillègue d’Aubeville et Ed O’Connor. // Pour les messieurs nous aurons : Léon de Bretagne,  Ingeark  l’inventeur, Larjie de Portaul et Louis de Clairac. Époque - 18ème.  Chaque auteur sera héros de son récit et les personnages devront être cités au moins une fois.

Texte un peu long...


Le fiacre avançait bon train au milieu de la plaine dégagée, les forêts étaient derrière moi et à plusieurs dizaines de kilomètres devant se dressait le château de Fort La Latte, depuis plusieurs générations dans notre famille et aujourd’hui, occupé par ma tante, la douce folle Azettep Nunez de Aznar.
Il y avait bien longtemps que je n’avais mis les pieds au château, mes occupations m’avaient débordé et de bal en bal, les agapes m’avaient tenu éloignées de mon dernier parent vivant. Azettep n’allait pas bien, un messager m’avait porté une missive rédigée par sa fidèle dame de compagnie Ed O’Connor. Azettep ne se maîtrisait plus et restait enfermée des heures au dernier étage du donjon. Dans ses crises de démence aiguës, Ed O’Connor m’avait écrit qu’elle voyait en elle le démon, un démon prêt à tout pour changer de l’eau en or, ou du vin en or, de la terre en or peut-être, je n’avais pas très bien compris, et après tout les élucubrations de deux vieilles filles ne m’intéressaient pas beaucoup.
Mais le château, lui, m’intéressait bien davantage. J’avais laissé tomber soupirants, amants, champagne et nombre de réjouissances afin d’aller la visiter.
Il faisait chaud dans le carrosse qui me conduisait, les bagages bringuebalaient et le cocher  fouettait avec force les chevaux. C’était étrange car dans ce coin de Bretagne, les gens étaient plutôt patients et paisibles. Mais dès mon arrivée à la gare, j’avais remarqué une différence, pressés et peu serviables, j’avais eu bien du mal à trouver un conducteur. On se serait cru dans la capitale. J’étais en vacances, en pèlerinage, je n’allais tout de même pas me laisser maltraiter par ces paysans.
Le château se rapprochait, je voyais les remparts se dessiner sur le fond bleu du ciel, je savais qu’après la lande, il y avait l’océan. Assez loin toutefois pour laisser autour de la bastide, des hectares de terrain vierges, prêts à être transformés en jardins paysagers ou en petites dépendances estivales.
Je songeais à mon ami paysagiste Louis de Clairac et à ce qu’il pourrait y faire lorsque le château serait…. J’espérais qu’il avait reçu mon invitation et qu’il était déjà en route, à quelques centaines de kilomètres derrière moi.
Le coche passa le pont-levis en faisant vibrer les planches de bois, les douves étaient asséchées, pleines de hautes herbes et rentra dans la cour. Je sortis du véhicule en plaquant une main sur ma capeline prune, une bourrasque de vent avait failli me l’enlever, je levais les yeux sur les bâtiments du château.
À ma droite, les écuries étaient accolées aux remparts. Sur la gauche une aile réservée aux domestiques s’érigeait, une nouvelle partie avait été ajoutée et reliait celle-ci à l’immense tour ronde qui s’élevait au milieu du domaine. L’architecture d’aujourd’hui tranchait avec les parties plus anciennes datant du Moyen-Age, c’était plus fin, plus étudié, plus gracieux, moins barbare et guerrier. J’appréciais ce nouveau charme qui ressortait de l’ensemble et pensait à toutes les modifications que je pourrais y apporter. Je fermais les yeux et sans peine, je voyais une nouvelle demeure. C’était délectable.

*

Ed O’Connor s’approcha, elle avait vieillit et portait le poids des années. Après tout c’était de sa faute, elle avait choisi de s’occuper d’Azettep !
- Zofia ! Quelle joie ! Je suis si contente de te revoir, comme tu as changé, tu es si… ton arrivée me soulage. Ta tante est si faible et si perdue, elle manipule ses potions, elle crie, elle rit. Je ne sais plus quoi faire, je suis très inquiète. Mais viens rentrons, nous avons un invité de passage.
J’entrais dans le hall, la décoration était parfaite, des tentures en soie, détaillées à merveille, des toiles, des meubles en maroquinerie travaillés avec précision. J’étais enchantée par l’intérieur que j’avais eu peur de découvrir sale et en ruine, il n’en était rien !
Dans le petit salon adjacent, je découvris un cavalier barbu et éreinté, il leva un regard vert émeraude sur moi et je ne pus me concentrer sur ce que me disait Ed O’Connor, j’étais subjuguée et j’entendis à peine lorsqu’elle prononça son nom : Larjie de Portaul…
Le début du séjour allait peut-être mieux se passer que je ne l’avais prévu.
Je montais rapidement saluer ma tante, je n’avais pas envie de rester longtemps à ses côtés, la lande bretonne me tendait les bras et je voulais proposer au mystérieux cavalier  de m’accompagner.
Je trouvais Azettep, assise dans un fauteuil au dernier étage de la tour, décoiffée elle récitait une suite de chiffres : 4, 8, 15, 16, 23, 42, sans fin et lorsqu’elle tourna les yeux vers moi, je sus qu’elle ne m’avait pas reconnu. Cela m’avait permis d’écourter notre entretien.

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Après quelques jours passés à Fort la Latte et au vu de la situation, j’avais jugé que je pouvais en toute tranquillité, faire venir quelques amis dans ce qui serait, je l’espérais, ma future demeure bretonne. J’avais confié à un gosse du coin, sale et dépenaillé sept lettres destinées à mes fidèles amis : Emma de Montbruisson, Pascale de Chaste,  Agathe la Comtesse Goulier de Grandville, Marie, Marquise de Sillègue d’Aubeville, Leon de Bretagne, et Ingeark, un inventeur de génie dont la réputation dépassait les frontières du Royaume de France. Hormis Leon de Bretagne qui se trouvait à Rennes et Emma de Montbruisson à Bordeaux, tout ce beau monde était à Paris, certainement en train de festoyer sans moi. J’avais bien l’intention de tous les faire venir ici.
La dernière lettre était réservée au meilleur traiteur de la capitale chez lequel je réquisitionnais petits fours, plats de rois, macarons en pagaille, desserts, vins et champagnes des meilleurs crus pour au moins une semaine.
J’avais convaincu le ténébreux chevalier Larjie de rester jusqu’à leur arrivée afin de me tenir compagnie et je comptais bien user de mes charmes pour qu’il s’amuse avec nous. Cela le détendrait de ses missions obscures et de sa traversée de l’Europe pour rejoindre une comtesse sévère en Hongrie.
Il n’avait pas fallut trois jours pour que tous arrivent, Louis de Clairac en tête. Les vivres étaient arrivés et les domestiques venaient de les mettre à l’abri quand la belle Emma de Montbruisson passa le porche, il ne manquait plus qu’elle et nous étions au complet.
Dans les allées centrales, les deux compères de toujours Louis et Ingeark discouraient de nouvelles inventions ; sous un arbre les demoiselles écoutaient avec passion les récits de Larjie, quant à Leon, il voulait observer les souterrains de la citadelle. En regardant vers le ciel qui menaçait, j’avais aperçu Ed O’Connor épiant toute cette jeunesse envahir sans vergogne sa maison. Ce n’était pas ce qu’elle avait voulu mais elle savait qu’elle ne pouvait rien dire. Elle m’avait regardé affolée quand je lui avais parlé d’amener mes proches ici et m’avait dit une phrase que je n’avais pas comprise sur l’instant.
- Mais enfin c’est dangereux, tu ne te rends pas compte, en ce moment… faire des fêtes ici !
Quoiqu’il en soit, tout le monde était là et j’avais hâte de leur présenter la nouvelle invention de Ingeark, une machine à faire de la musique ! Je n’en revenais pas que cela puisse exister mais c’était un délice à écouter.
Dans la soirée, l’orage avait éclaté et bien au chaud dans un salon confortable de l’aile neuve, nous avions commencé à nous restaurer. Le vin coulait à flot des pichets, les fruits étaient savoureux, Agathe jouait un air de piano, des éclats de rire fusaient. Cela dura toute la nuit.

Au matin, je découvris des étranges morceaux des remparts tombés au sol, je mis cela sur le compte de la tempête. Le tonnerre avait grondé sans cesse sans nous empêcher de profiter ni de dormir. J’appelais Noemie, la jeune femme de chambre, en vain, aucun de serviteurs ne répondait. Seule Ed O’Connor arriva et consternée, m’annonça qu’ils étaient tous partis. La surprise passée, je haussais les épaules retournant au salon, en sachant que nous n’avions pas besoin d’eux.

*

Tout ce beau monde continua de festoyer allégrement toute la journée et quand vint le crépuscule, Leon s’approcha d’une haute fenêtre qui donnait sur la mer. Les étoiles commençaient à éclore sur le bleu pastel du ciel, à l’ouest le soleil finissait de rougeoyer au-dessus des flots et l’obscurité gagnait rapidement du terrain sur la droite du paysage. Surpris il regarda du mouvement sur l’eau, des dizaines de bateaux s’y trouvaient.
Ils s’étaient tous rassemblés dans le grand salon d’un étage du donjon. La pièce était totalement circulaire, de lourdes tentures bordeaux tombaient devant les fenêtres, le mobilier était en bois précieux et formaient un ensemble harmonieux. La grande table se déployaient au centre et des petits canapés dorés étaient disposés un peu partout.
La nouvelle invention de Ingeark fonctionnait à merveille et un air résonnait dans la pièce.
Un cri retentit qui fit se retourner Leon, Pascale de Chaste était également devant une fenêtre mais à l’opposé, le regard braqué sur la plaine.
Les convives se rapprochèrent, devant leurs yeux ébahis se tenait un déploiement militaire impressionnant qui occupait une grande partie du terrain avant le château. Des lanternes éclairaient des petites zones sur une immense surface, on voyait de l’agitation, des centaines d’hommes aux aguets, sans rien distinguer de plus précis. Il y avait peut-être des chevaux et même des engins de guerre.
Tous nobles, riches, beaux et jeunes qu’ils étaient mais surtout si occupés par les réjouissances que leur offrait la vie, n’avaient nullement eu vent de la guerre qui s’annonçait… Les dégâts de la nuit dernière n’étaient du en rien à la tempête mais à la première salve d’une longue bataille.
L’armée située à quelques lieues ne changea rien à l’atmosphère de la soirée. Personne du petit groupe ne se sentait concernés. Le château pouvait bien être détruit, ils mourraient de la plus belle des façons, dans le plaisir, celui de la chère, de spiritueux raffinés, de la chair même.
Ils retournèrent s’installer autour d’une table bien garnie, Zofia comprenait maintenant l’attitude des paysans à son arrivée, leur réticence, les petites phrases d’Ed O’Connor et l’empressement de Larjie à rejoindre la Hongrie. Larjie qu’elle avait finalement convaincue, devenu lui aussi acquis à la cause des futilités et qu’elle avait glissé dans son lit.
Personne ne savait qui combattait et tous s’en moquaient. Agathe proposait une imitation de sa préceptrice, les carafes se vidaient, les panses se remplissaient et les rires étaient de plus en plus bruyants. C’était le temps des frivolités et cela dura indéfiniment.