Elle a un an de moins que moi et pourtant on dirait qu'elle a toujours 15 ans.
Elle se souvient parfaitement bien de moi. Quand elle est entrée, je l'ai vaguement reconnu mais son prénom avait disparu de ma mémoire.
J.
Il y a 10 ans, elle avait déjà cet air de porter sur soi tous les malheurs du monde. C'est sûrement ce qu'on appelle une fille qui n'a pas de chance.
Une fille qu'on fuit. Parce qu'elle sent la peine et la misère et que la misère, ça angoisse. Parce qu'elle s'accroche aux gens de façon désespérée et qu'elle ne s'en cache pas.
Elle a toujours été comme ça, à l'école avant déjà.
Et ce qui me frappe le plus ce n'est pas son pull troué ou ses réponses incorrectes, c'est son innocence, sa pâleur adolescente.
Malgré son parcours, que je sais difficile, elle garde une candeur et une naïveté enfantines. Qui lui permettent de se soucier que de l'important, d'oublier ce qui peut faire mal.
23 ans, elle en fait 14 et c'est peut-être une chance...

C'était en décembre et j'avais écrit ce texte. Non publié. Je le trouvais trop sévère, injuste, dur pour rien. Et là on est en août. Il y a quelques semaines, on a trouvé 3 corps appartenant à la même famille dans un appartement de ma ville. On parle de suicide collectif ou de deux assassinats suivis d'un suicide. Le père, la mère, la fille.
La fille c'était elle.
Et ça m'a glacé. C'était un goût désagréable dans la bouche. Il y a encore 6 mois, elle était vivante, elle parlait, souriait, posait des questions, elle prenait des cours pour passer son bac en candidat libre et commencer des études supérieures. Elle ne les fera jamais.
Et je trouve mon texte encore plus injuste.

Elle aurait dû pouvoir continuer, avancer, garder son innocence le plus longtemps possible. Elle le méritait et elle n'en a pas eu la chance.