Au_sud_de_la_frontiere__a_l_ouest_du_soleilLire un Murakami, c'est prendre un ticket pour ailleurs, pour la beauté, le miracle des mots. Murakami est à élever au-dessus, Murakami c'est à lire et puis relire aussi, surtout.
Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, c'est l'histoire de Hajime qui a connu l'amour suprême pour la première fois avec Shimamoto-san. Mais il était enfant et leurs parents ont déménagé, les éloignant l'un de l'autre.
Hajime va avoir 40 ans, il a une femme, deux filles et deux clubs de jazz, une vie agréable. Et un soir de pluie – c'est toujours un soir de pluie, en levant les yeux d'un livre, dans la pénombre de son club de jazz, Shimamoto-san réapparaît.

La couverture est sublime, intense et j'ai eu un peu de mal à rentrer dans l'histoire au départ. Le fait que ça commence lors de l'enfance de Hajime et qu'il raconte son histoire à la première personne m'a fait voir le récit comme un peu enfantin. Mais finalement ça ne dure pas longtemps.
Simplement cette partie sur son enfance et adolescence est un poil trop longue. Et puis après Shimamoto-san revient et tout s'en trouve bouleversé.
C'est toujours superbement écrit et de nombreux passages m'ont laissé sans voix.
Pendant mes nuits d'insomnie, allongé dans mon lit, immobile, je pensais encore et encore à l'aéroport de Komatsu sous la neige. Ce serait bien si les souvenirs finissaient par s'user à force de les voir et de les revoir, me disais-je. Mais celui-là ne s'effaçait pas, loin de là. Au contraire, il renaissait chaque fois de plus en plus fort : le tableau des affichages des départs annonçant un retard sur tous les vols à destination de Tokyo, la neige qu'on voyait tomber sans discontinuer... Une neige si dense qu'on ne distinguait rien à un mètre. Shimamoto-san était assisse sur un banc, les bras croisés serrés contre elle. Elle portait un caban bleu marine, une écharpe autour du cou. Un parfum de larmes et de détresse flottait autour d'elle. Maintenant encore, en me remémorant la scène, je pouvais le sentir. Ma femme respirait paisiblement à côté de moi dans le lit. Je fermai les yeux, secouai la tête. Elle ne savait rien.

Ce n'est pas une histoire d'adultère, de trahison. C'est une histoire de quelque chose d'imprévisible qui peut vous tomber dessus, pour qui a connu une Shimamoto-san un jour dans sa vie.
L'histoire n'a peut-être rien d'original mais ce qu'en fait Murakami est un délice, littéraire, visuel. Comme les autres, le style est épuré, imagé. Les représentations visuelles se font sans problème, avec grâce. C'est empli d'un érotisme sensuel à fleur de peau, doux. Et c'est évidemment complété par des raisonnements plus graves sur le sentiment de culpabilité, le mal que l'on risque de faire aux autres afin d'atteindre une passion égoïste. Qu'aurions-nous fait à la place de Hajime ?
Lutter avec souffrance ou craquer dans la douleur faite à ceux qu'on aime.
Dans le fond, c'est extrêmement triste mais si beau, si prenant. Shimamoto-san est entourée d'une sorte d'aura, de mystères, où comme Hajime nous ne pouvons faire que des suppositions. Et là où ailleurs, cette absence de résolution m'ennuierait, elle est mise en valeur, sublimée. Nous ne saurons jamais pourquoi Shimamoto-san n'apparaît que les jours de pluie...