Une croix lumineuse occupe le carrefour de la voie rapide des centaines de mères en contrebas de ma fenêtre. Trois faces blanches de phares, une rouge de feux arrière. Un ballet immobile d’automobiles rentrant à domicile. Une croix fixe qui pourrait symboliser ma paralysie, mon emprisonnement.
Quand je vivais seule, à Nice, tout était à portée de pieds, de bus. Un rendez-vous ici, une séance de cinéma au port, un tour à la Fnac, monter à l’université. Tout était possible. Tout était simple. Rien ne me posait jamais problème.
Aujourd’hui, la vie est peut-être moins bruyante et l’air plus pur mais tout est devenu si compliqué, si inaccessible. A chaque endroit où je veux aller, c’est à une grande distance à pieds, mal desservi par le réseau des transports en commun. Tout devient lointain, infranchissable.
Je me sens coincée dans une ville moyenne.
Tout ça parce que je suis bloquée par une phobie. Qui est pour tout le monde très simple à vaincre puisque je n’ai qu’à dire « allez c’est bon maintenant je dois conduire, je conduis. »

Voilà c’est tout, il n’y aurait que ça à faire pour que tout aille mieux, pour que tout marche bien, pour que je me sente de nouveau libre – et heureuse – pour ne plus être contrainte, pour me sentir enfin adulte. Je ne sais pas pourquoi mais il me semble que tout est lié. Que tant que je ne conduirais pas, je ne me sentirais pas mieux, ni adulte, ni responsable. La considération viendra avec la conduite.

J’y pense souvent, tous les jours, à chaque heure, produisant les mêmes symptômes de douleur, d’angoisse et de stress. D’absurdité aussi. De bêtise. De faiblesse. De lâcheté.

La croix lumineuse a diminué, elle n'est plus que quelques points brillant dans l'obscurité, tous ont réussi ce que je n'arrive pas à faire.

* Georges Bernanos