Certains enfants prennent conscience de la mort relativement tôt. Ce n’est pas mon cas. Et pour être honnête, il n’y a que peu de temps que j’ai – vraiment – réalisé ce qu’était le concept de mort. J’ai toujours su ce que c’était, rapidement compris les conséquences et la tristesse, la disparition, ce qui ne reviendrait jamais, pas de naïveté ou de monde imaginaire dans ma vie.
Mais depuis quelques temps, j’y pense plus et j’imagine souvent les gens, le plus souvent mes proches, dans des situations macabres. Obscures. Je vois, bien trop régulièrement, le côté morbide des choses, une vitesse trop élevée en voiture, un quart de seconde de plus ou de moins en traversant. Etrangement c’est lié à la circulation, à la voiture. Je pense aussi à ma propre mort. Et à celle des autres. Je me sens fragilisée. Je rêve de leurs décès, et l’écrire fait sortir le rêve de la torpeur du sommeil, de la nuit pour le fixer dans la réalité concrète des mots. 
J’y apprends leur mort. Je suis pétrifiée de douleur, de peur. Je sens la peine grandir en moi, m’envahir toute entière dans le songe et celle de mes proches. C’est plein de pleurs. Et comme l’autre nuit, je m’éveille en sursaut, souffle court et des larmes sur les joues. Pire que le plus horrible des cauchemars.
Je m’éveille, étreinte par l’angoisse du téléphone qui sonne. Je crois que je suis beaucoup plus affectée, plus angoissée qu’il n’y paraît. Ça ne se voit pas, ne se ressent pas. Moi-même au quotidien il ne me semble pas être plus inquiète ou anxieuse que ça.  Mais j’y pense. Ça gangrène mon inconscient. Et je ne sais même pas d’où ça vient.
Encore plus aujourd'hui. Avec une maladie qui s'invite. Cancer. Deux syllabes pour mon grand-père.
J'imagine les chimios, et le reste. La faiblesse  alors qu'il est en pleine forme. J'ai peur de le voir diminué, plus capable d'avoir sa vie autonome. Je pense aux conséquences d'un traitement, à la transformation que cela pourra avoir sur un être qui m'est plus que cher. Je ne saurais expliquer en quelques mots, ce qu'il représente pour moi, combien il compte. J'ai versé des larmes après avoir appris cette nouvelle, vécue avec pendant une semaine avant qu'il ne soit au courant. Je sais aussi qu'à 85 ans, le développement ne se fait pas du tout de la même façon. Mais ce mal d'aujourd'hui, celui qui est partout, dans chaque famille, qui s'attaque à tous sans distinction d'âge, fait peur. Par son pouvoir, par son emprise. Et mes rêves de mort m'apparaissent encore plus angoissants, plus noirs, plus forts.