J’aime certains soirs d’hiver comme aujourd’hui où le train me ramène vers chez moi dans son mouvement habituel. La tête appuyée contre la vitre, je regarde les vignes défiler, le soleil rouge qui se couche. Du orange borde le bleu du ciel de celui qui descend derrière les reliefs. C’est clair mais une bande de nuages noirs s’étirent de plus en plus, formes grosses, menaçantes, sombres. 
C’est ce genre de soirs, dans un pareil crépuscule que je me mets à penser à lui. Presque toujours. Le bercement du wagon me pousse à l’engourdissement, à me plonger dans le passé. 
A me souvenir. De lui, de nos moments, ces petits riens. Et surtout à ce qui ne s’est pas passé. 
La mélancolie m’a happé et c’est sous ma couette devant le même ciel que je voudrais être, pour songer à lui sereinement et pas dans un train entourée d’inconnus. 
Tout se fonce dehors et je le revois. Souriant, me souriant, me disant des mots qu’il n’aurait jamais dû dire et moi voulant toujours plus.
Et ses mains qui me frôlent. 
Je vis en rêve l’instant où.
Il m’aurait caressé la joue, le sourcil avec son pouce, et le coin des lèvres. Il aurait pris ma nuque si fine dans sa main en serrant un peu. J’aurais enfin connu le goût de sa bouche, sa langue qui frôlerait à peine la mienne. Je n’aurais pas demandé plus. Simplement avoir ce plaisir au moins une fois.
Mais.
J’aime le moment où l’obscurité se fait plus intense obligeant les gens à allumer les lumières. Tous ces points brillants dans le début de la nuit, et je sais qu’au loin, il y a l’océan. Je ferme les yeux pour prolonger l’espoir, le désespoir, l’envie, le passé.
Autour le calme s’est fait, le train a ralenti. Le terminus approche. Ces soirs d’hiver où je modèle sans cesse cet homme élevé à l’état de fantasme. Mais je rentre, la tête pleine de lui, si présent que je pourrais en perdre le sommeil. Je voudrais hurler son prénom, à en perdre la voix.
Lui qui n’en sait rien, sûrement au chaud auprès d’une autre, sa femme.