Il était là, glaçant, le regard baissé, insolent et irrespectueux, distant. Pire qu'un ado de 15 ans à qui sa mère ferait une remontrance devant ses potes. Beaucoup d'agacement dans ses gestes, son corps trahissait ses pensées. Ses yeux fuyants, sa tête appuyée sur sa main, position de côté, tourné, tout le non-verbal parlait pour lui. Il disait « ferme ta gueule, tu me soules ».
Malgré sa volonté de tout aplanir, de mettre en mots les souffrances de leur couple, il refusait de lui parler. Elle était impuissante, tendue. Position de face, suppliante et déterminée, debout pour s'affirmer. Combattive. Mais épuisée.
Fatiguée de lutter seule pour leur survie.
Quelque soit le sujet, il fuyait le dialogue, ponctuait ses phrases de « vas-y c'est bon », « arrête » ou « tais-toi ».
Ou il ne comprenait vraiment pas. Ou il faisait semblant de ne pas comprendre. Elle ne savait pas pourquoi. Pourquoi faire semblant ? Pourquoi ?
Elle était persuadée que la plupart des solutions se trouvaient dans le dialogue, visiblement il avait un avis différent. Il était léthargique sur le canapé et exaspéré. Elle tentait, elle ne savait plus quoi faire, quelles solutions elle pouvait encore essayer.
Lui dire que ce manque de communication la rongeait, l'empêchait d'avancer ne servait à rien, il s'en foutait tout simplement. Par principe, il refusait. Il se murait dans un silence détestable qui ne servait à personne. Ni les cris, ni les paroles suppliantes n'y changeaient rien.
Il avait décidé qu'il ne ferait pas d'efforts. Cela l'emmerdait. Et il n'avait pas envie d'être emmerdé. Il était sorti de la domination parentale, ce n'était pas pour se retrouver sous la domination d'une femme, encore moins la sienne. Les femmes, c'était à la cuisine ou au pieu et surtout ça devait se taire.
Et là, elle jacassait, elle jacassait, ça le soulait. Il aurait même pu la taper si il avait eu une autre éducation. Histoire qu'elle se taise une bonne fois pour toute. Il avait préféré adopter la stratégie de l'autruche plutôt que du lion. L'indifférence à l'attaque.
Le constat était triste, sidérant, effrayant. Elle n'avait plus tellement de choix ou elle acceptait totalement qu'il n'y aurait entre eux aucun dialogue, aucune discussion importante, jamais. Ou elle luttait et finirait par partir car elle était persuadée qu'il ne changerait pas. Même pour elle. Soi-disant celle qu'il aimait plus que tout. Elle en venait à douter de son amour.
Ou était-ce juste une question de maturité ? Elle voyait bien que sur certains sujets, elle était beaucoup plus en avance que lui, plus adulte, plus posée, plus réfléchie. Elle pesait ses mots avant de parler. Lui était radical et impulsif, extrême parfois dans ses choix de pensée, dans ses idées.
Est-ce qu'avec l'âge il serait plus sensible à ses demandes, à ses souffrances, à ses besoins ? Si leur histoire devait durer toute une vie, elle devait se poser ces questions maintenant. Cela faisait déjà tant de temps qu'ils étaient ensemble. Il fallait qu'elle sache. Et elle ne savait plus.
Persuadée qu'elle ne pourrait pas faire sa vie sans lui, aujourd'hui, elle méditait. Elle échafaudait des hypothèses... et si... ? Et si un jour, elle tombait sur un homme qui l'écoutait pourrait-elle résister ? Saurait-elle résister ? Aurait-elle envie de résister ?
Elle se sentait démunie de moins l'aimer. Elle se sentait délaissée, incomprise, bloquée face à un mur. Prendre la pioche et essayer de l'effriter au risque de passer 60 ans de vie à ne jamais y arriver. Et s'épuiser. Prendre la pioche et réussir à le détruire, son mur de Berlin à elle, et alors passer une belle vie à s'aimer.
Le doute. La réflexion.
Vivre ensemble. Avoir un chien. Des photos au mur. Des envies identiques. Tout ça ne semblait plus si solide, si définitif. Que ferait-elle si il ne changeait pas ? Elle ne voulait pas le quitter mais pourrait-elle rester, collée à ce mur, qui parfois lui faisait si mal. Ou bien devait-elle changer ? Ne plus compter sur la parole mais sur le reste. On dit bien que les mots d'amour ne comptent pas, qu'il faut des preuves. Mais pouvoir parler avec l'autre n'était-ce pas une preuve ? Devait-elle rendre les armes ? Dire d'accord, tu ne parles pas, j'accepte, j'abandonne. Quelles seraient les conséquences en cas de problème ?
Devenir aussi silencieuse que lui était peut-être la solution. Cela allait contre son mode de vie, contre son caractère mais est-ce qu'elle serait prête à se sacrifier pour lui ? Elle avait toujours pensé qu'elle l'aimait plus. C'était peut-être l'ultime preuve. Qui devait faire des concessions dans le cas présent ? Elle s'imaginait la bouche close, les lèvres scellées, ne rien dire, ne pas donner son avis, ne pas essayer d'arranger les choses en cas de désaccords, de conflits ou d'accrochages. Se taire. Il en serait certainement ravi mais elle, au fond, savait que ça ne pourrait tenir que quelques temps. Au bout d'un moment, elle devrait tout sortir, libérer la pression, les tensions par les sons.
La situation paraissait condamnée, inextricable. Cloisonnée.

NB : Toutes ressemblances avec des événements de ma vie ne sont pas fortuites. Tout n'est pas vrai. Mais tout n'est pas faux non plus. Vous pouvez donner votre avis, sur le fond comme sur la forme, mais ça avait juste besoin de sortir, d'être écrit.
*Parole Bernard Lavilliers, Champs du possible