Il est dix heures, jeudi matin, à un jour de la fin du monde et cinq de Noël. Il ne faut pas s’attendre à un miracle, cette année, Noël aura un habit noir en dessous des paillettes. Je voudrais que les gens invités prennent sur eux et n’arrivent pas avec des têtes d’enterrement. Chaque jour, moi aussi, je tiens la tristesse à distance. Je repousse les limites, je construis des digues, j’érige des remparts toujours plus hauts pour ne pas penser.  J’empêche les pensées d’arriver. Je les bloque à temps.
J’aimerais qu’à Noël on ne parle pas de lui, qu’on ne sourit pas en pensant à lui et aux cadeaux tout foireux qu’il faisait et qu’on adorait. Je ne veux pas qu’on regarde de photos ou qu’on dise « allez on trinque, à Papi ».
Parce que tout ça, moi, je ne peux pas encore le faire.
Il y aura forcément des petites phrases car déjà il y en a souvent, par ci, par là. Dans ces cas-là, mon cœur se ferme, vite, de peur qu’il déborde.
Je voudrais pouvoir me dire que tout se passera bien mais j’ai peur que les plus faibles d’entre nous ne jouent pas le jeu. Il ne faudrait aucune larme mais j’ai bien peur de trop en demander.
Entre ça et mon inaptitude à écrire le matin, les jours passent mais les écrits ne sortent pas. Le matin, je suis prisonnière du sommeil, incapable de formuler correctement une idée. Tentation de vouloir rester dans la tiédeur du lit. Je n’écris presque rien le matin, je prends beaucoup de retards sur les choses dont je veux parler. Tout passe si vite, c'est déjà le jour d'après. Je n’arrive jamais à me réveiller à temps pour voir le lever du soleil. Ecrire dans l’aube froide et calme. Paradoxalement, j’adore l’atmosphère matinale, quand tout est encore endormi, neutre, posé. Quand la lumière pâle se dévoile, faisant disparaître une à une les étoiles. Je n’ai jamais vu un ciel aussi profondément bleu que celui de la fin de nuit, juste avant que tout recommence.
Je perds beaucoup de temps en contemplation. La Ballade de l’Impossible touche à sa fin, emplie d’une certaine tristesse.

Vint la fin mois d’avril, puis le mois de mai, qui fut encore pire. Au fur et à mesure qu’on avançait dans la saison, je sentais mon cœur trembler et osciller de plus en plus. Ce tremblement venait en général vers le soir. Dans la pénombre où flottait légèrement le parfum des magnolias, mon cœur se gonflait sans raison et se mettait à trembler, à s’ébranler, avant d’être atteint par la douleur. Dans ces moments-là, je fermais les yeux, immobile, les dents serrées. Et j’attendais que ça se calme. Cela durait longtemps avant de passer, et cela laissait une violente douleur. - La ballade de l'Impossible, Haruki Murakami, 10|18, page 390