bleak-house

La maison d'âpre-vent est un roman dense de Charles Dickens paru pour la première fois en 1853. Un roman très dense même, de 1060 pages (Editions de La Pléiade) qui raconte l'histoire parallèle d'un procès en Chancellerie, "Jarndyce contre Jarndyce", une succession qui n'en finit pas avec de grosses sommes d'argent en jeu, qui affecte tous les personnages et bouleverse les vies des héros ; et d'un autre côté, le récit d'Esther Summerson, orpheline dont on ne connaît pas les origines et dont John Jarndyce devient le tuteur. Mais on découvre l'histoire d'une très grande quantité de personnages : George Rouncewell, les Dedlock, Allan Woodcourt, Guppy, les Bagnet, l'inspecteur Bucket, Caddy, Charley, Lawrence Boythorn, Jo, Mlle Flite et bien sûr Ada Clare et Richard Carstone.
J'ai commencé ce roman en décembre, il m'a fallu presque deux mois pour en venir à bout, non pas que je me sois ennuyée à la lecture - enfin il y a eu quelques pages qui m'ont quand même paru longues - mais il y a plusieurs choses qui ont fait que j'ai mis du temps : d'abord l'écriture et le style de Dickens, les nombreuses ramifications de l'histoire ainsi que ses très nombreux personnages, puis l'inégalité des chapitres et le fait que je n'avais pas beaucoup de temps pour lire. En effet avec 67 chapitres, il y en avait des très bons avec des dialogues, des actions, des descriptions vivantes et puis d'autres plus mous, plus lents avec des passages moins intéressants, notamment pour l'histoire générale. Dickens donne beaucoup de détails, raconte l'histoire des personnages que l'on rencontre lors du récit et j'avais parfois l'impression de ne pas voir de lien avec le récit d'Esther ou le procès en Chancellerie :

Nous avons ensuite Lord Bullité, qui jouit d'une réputation considérable dans son parti, qui a été au pouvoir et qui déclare à Sir Leicester Dedlock après dîner, avec beaucoup de gravité, qu'il ne voit vraiment pas où l'on va à l'époque actuelle. Un débat n'est plus ce qu'un débat était autrefois ; la Chambre n'est plus ce qu'était la Chambre autrefois ; même un Cabinet n'est plus ce qu'il était jadis. A supposer que le gouvernement actuel soit renversé, il découvre avec stupeur que la Couronne, pour former un nouveau ministère, serait limitée à un choix Lord Cullité et Sir Thomas Dullité (à supposer qu'il soit impossible au duc de Fullité de marcher avec Gullité, comme il y a tout lieu de le supposer par suite de la rupture résultant de l'histoire de Hullité). Alors, en donnant à Jullité l'Intérieur et le poste de chef de la majorité à la Chambre des Communes, l'Echiquiers à Kullité, les Colonies à Lullité et le affaires étrangères à Mullité, que fera-t-on de Nullité ? On ne peut lui offrir la présidence du Conseil privé : elle est réservée pour Pullité. On ne peut pas le mettre aux Eaux et Forêts, qui suffiront à peine pour Quillité. Que s'ensuit-il ? Que le pays naufragé, perdu et démoli (ce qui devient manifeste au regard patriotique de Sir Leicester Dedlock), parce qu'on ne peut pas caser Nullité !  - p.198

Mais, finalement, tout finit par s'emboîter, de façon parfois inattendue, et tous les personnages trouvent leur place dans le récit d'Âpre-Vent. Il n'en reste pas moins que plusieurs passages étaient un peu délicats à lire.

Le récit avec une double narration, l'une à la troisième personne relatant la vie Londonienne, celles des autres personnages et les évolutions du procès et l'une à la première personne incarné par Esther Summerson qui raconte son histoire personnelle, font de La maison d'Âpre-Vent un roman novateur.
Bleak House est aussi une véritable satire sociale et institutionnelle. Dickens critique allègrement le système judiciaire anglais, sa lenteur, ses acteurs, le gouvernement. Plusieurs éléments du roman peuvent trouver leurs origines dans divers faits réels qui ont lieu à l'époque :
Mon père, qui était fermier, a fait un testament léguant sa ferme, son cheptel et tout le reste à ma mère pour la durée de sa vie. A la mort de ma mère tout devait me revenir, à l'exception d'un legs de trois cents livres que je devais alors verser à mon frère. Ma mère est morte. Mon frère, au bout d'un certain temps, a réclamé son legs. Appuyé par quelques-uns de mes parents, j'ai dit qu'il en avait déjà reçu une partie, sous formes de vivre et de couvert et d'autres avantages. Alors, écoutez bien ! C'est là-dessus, et sur rien d'autre, que portait la question. Personne ne contestait le testament ; personne ne contestait rien sauf un point : une partie des trois cents livres avait-elle déjà été payée, oui ou non ? Pour régler cette question, comme mon frère avait déposé une requête, j'ai été obligé de me présenter devant cette maudite Chancellerie ; j'ai été contraint d'y aller, parce que la loi m'y contraignait et ne me permettait d'aller nulle part ailleurs. Dix-sept personnes ont été constituées défendeurs dans ce procès tout simple ! Il est venu devant la cour pour la première fois au bout de deux ans. Puis il a été interrompu pendant deux ans encore, pendant que le garde des archives (puisse sa tête tomber en pourriture !) cherchait à savoir si j'étais bien le fils de mon père – question sur laquelle il n'y avait pas la moindre constatation avec qui que ce fût au monde. Il a alors découvert qu'il n'y avait pas suffisamment de défendeurs (rappelez-vous qu'il n'y en avait encore que dix-sept !) mais qu'il nous en fallait un de plus, qui avait été laissé de côté, et qu'il fallait donc tout recommencer depuis le début. Les frais, dès ce moment (avant même que le procès eût commencé !), s'élevaient à trois fois le montant du legs. Mon frère aurait été trop content de renoncer au legs, pour échapper à de nouveaux frais. Tous les biens que m'avait légués le testament de mon père sont partis en frais. Le procès, qui n'a toujours pas été jugé, est tombé en ruine, a sombré dans le désespoir, comme tout le reste – et voilà où j'en suis aujourd'hui. - p.263

Mais depuis que je l'ai terminé, je me rends compte que de nombreux personnages me manquent, Esther bien sûr, mais aussi Caddy et Ada. Par contre, j'ai détesté plusieurs personnages de l'histoire : la famille Smallweed, M. Tulkinghorn, Mme Snagsby, M. Skimpole, M. Vholes et dans la seconde partie du roman Richard...
J'ai beaucoup aimé les femmes du roman de La Maison d'Âpre-Vent - une vingtaine très active en tout - elles sont indépendantes, fières, travailleuses, mais certaines mystérieuses comme Lady Dedlock et Hortense.
Charles Dickens dresse avec ce roman une véritable description de la société anglaise et de ses mœurs, un observatoire du gouvernement, des institutions, l'habitat déshérité, la philanthropie, l'industrialisation.
Cependant, le rôle d'Esther apparaît quand même comme d'un autre temps, elle est gouvernante à la Maison d'Âpre-Vent mais elle est aussi une compagne très proche d'Ada, rôle qu'elle prend très au sérieux : Richard nous quitta dès le lendemain soir pour se lancer dans sa nouvelle carrière et remit Ada à ma bonne garde avec beaucoup d'affection pour elle et beaucoup de confiance. Je fus touchée ce jour-là de ma dire, et je suis encore plus vivement touchée aujourd'hui de me rappeler (sachant ce que j'ai à raconter) à quel point ils se soucièrent tous deux de moi, même en un moment aussi absorbant. Je faisais partie de tous leurs projets, pour le présent et pour l'avenir. Je devais écrire à Richard une fois par semaine, pour lui faire fidèlement mon rapport sur Ada, qui devait lui écrire tous les deux jours. Je devais être informée, par sa propre plume, de tous ses efforts et de tous ses succès ; je devais bien noter à quel point il allait être résolu et persévérant [...]  - p.223
Son personnage est aussi un peu niais ou naïf, elle est énormément reconnaissante et trouve tout le monde beau, gentil, « le plus aimable du monde », « les gens étaient si contents de nous voir passer ». Certes, au vue de l'époque et de son parcours – ayant été abandonnée, privée d'affection, orpheline ne connaissant pas sa mère, isolée et à qui on n'a pas arrêté de répéter qu'elle était la honte de sa famille – elle cherche à être aimée pour combler ce vide et son attitude se comprend. J'ai été très surprise – en bien – par le retournement de situation sur sa situation personnelle à la fin du roman.
C'est un récit très bien écrit, très développé, abouti dont l'analyse sur wikipédia vous en apprendra énormément car si je ne me limitais pas, ma chronique ferait une bonne dizaine de pages tant il y a à dire !

Le besoin qu'ils avaient de se guetter mutuellement devrait avoir pris fin à présent, mais ils ne cessent de le faire pendant toute cette scène, tandis que les étoiles les guettent l'un et l'autre par la fenêtre ouverte. Au loin, au clair de la lune, s'étend dans le repos la campagne boisée, où la demeure actuelle est aussi tranquille que la dernière demeure. La dernière demeure ! Où est le fossoyeur, où est la bêche, en cette nuit sereine, qui sont destinés à ajouter cet ultime grand secret aux nombreux secrets de la vie tulkinghornienne ? L'homme est-il déjà né, la bêche déjà façonnée ? Ce sont là des questions étranges à envisager, plus peut-être à ne pas envisager, sous le regard vigilant des étoiles en une nuit d'été. - p.693

Bleak House série

 

 

A noter que le livre a été adapté par la BBC sous la forme d'une série de 15 épisodes produite en 2005 avec entre autres Gillian Anderson dans le rôle de Lady Dedlock et Carey Mulligan dans celui d'Ada.