Une fois qu'on s'est balancé par la fenêtre, il n'y a plus de problèmes.
Depuis une semaine, je repousse les vagues d'angoisse qui sont avides de me submerger. Craquer deux fois, minimum. Aujourd'hui, c'est l'affluence, la défaite.
Une semaine que j'ai eu une conversation avec un conseiller spécialisé dans la création et la reprise d'entreprises. Une semaine qu'il m'a dit qu'un public de particuliers était trop peu important, que les prestations bureautique/internet étaient insuffisantes et ne permettaient pas d'envisager la viabilité de mon entreprise sur du long terme, qu'une auto-entreprise comme la mienne ne propose pas assez de valeur ajouté. Qu'il fallait que je cible les professionnels – genre atelier pendant un CE – qu'il fallait que je me démarque en faisant mieux sur un truc précis qui permettrait de créer une différence.
Pour finir, il m'a dit qu'à son avis, il était préférable que j'investisse dans un vrai métier...

Malheureusement, ça n'a été qu'une moitié de surprise. Avec ma sœur qui me dit que je me gâche à faire des boulots de merde qui ne sont pas à ma hauteur et mon copain qui m'a également dit que je ferais mieux de chercher un vrai travail, j'avoue avoir été bien préparée. Ce n'est pas non plus une surprise car j'ai moi-même déjà réfléchi à cette situation. À savoir que, certains mois, le manque de clients est problématique, que pour cela je fais de la rédaction web en rémunération d'appoint en plus de la vente à domicile. À savoir que oui, j'aimerais avoir un salaire fixe par mois, que j'aimerais ne plus me réveiller la nuit perturbée par tous ces soucis. J'aimerais que ma situation financière comme personnelle s'améliore. Je vois les autres avancer, bouger avec la désagréable sensation déjà ressentie plus d'une fois que moi, je reste collée au sol. Je vois les autres se marier (une amie d'enfance et un copain de mon homme), je vois des personnes de mon entourage avoir des enfants (une naissance l'an dernier, une naissance y a même pas un mois, une cousine enceinte). Je me sens tellement vieille parfois quand je me rends compte que pour, il ne se passe rien.
Je ne veux pas forcément avoir des enfants maintenant, mais si aujourd'hui je tombais enceinte, je ne réfléchirais pas trop sur la décision à prendre. Simplement, parce que ma situation financière ne me permet pas d'accueillir un bébé dans des bonne conditions. Un congé maternité en auto-entrepreneur ça donne quoi ? Pas grand chose, j'en ai peur. Comme un arrêt maladie d'ailleurs ou une invalidité de travail. J'aimerais être dans une position où je pourrais choisir si jamais cela arrivait. Je voudrais pouvoir me dire « oui c'est bon j'en ai envie, je peux accueillir un enfant, je peux l'élever, le nourrir, mettre des sous de côté pour ses études, pour son futur » ou « non je pourrais le garder mais je ne le souhaite pas ».
Je voudrais avoir le choix.

Il est clair que ce n'est pas le cas. Ça me rend profondément triste. Je voudrais aussi pouvoir louer un appartement si jamais je devais me séparer de mon copain. Je ne le veux pas mais on ne sait jamais vraiment ce qui se passera dans un an, dans cinq ans, dans dix ans. Si demain, je veux louer quelque chose, je ne pourrais pas. Des fiches de salaires trop faibles, une auto-entreprise, aucune agence ne fera d'efforts pour moi. Je ne veux pas retourner vivre chez mes parents à 35 ans. Depuis une semaine, j'ai beaucoup pleuré. Je n'en ai pas vraiment parler autour de moi, à mon homme oui et à ma mère, uniquement parce qu'elle m'a posé la question. Je n'avais pas envie de lui dire car je savais très bien comment ça se passerait ensuite. Ce qui n'a pas manqué d'arriver. Elle s'inquiète, du coup elle réfléchit à ma place de ce que je pourrais faire. Mon homme aussi. Il dit que je suis capable de faire n'importe quel travail de bureau, que je saurais sans problème faire des plannings et du secrétariat. Ma mère pense que je pourrais travailler dans une des grosses parfumeries de la région, aux archives, à l'achat. Elle a déjà parlé de moi à une connaissance à qui je dois faire passer un CV. Je me sens aspirée dans un trou noir. Personne ne veut comprendre que je n'ai certainement pas les compétences pour faire de l'import/export, personne non plus ne veut entendre quand je dis que j'ai pas envie de faire un métier où je vais me faire chier toute la journée. Pour être totalement honnête, je n'ai pas envie de travailler dans une boîte. T'as un salaire fixe certes mais t'auras aussi des collègues qui te détesteront, t'auras un milieu pourri tous les jours pour bosser, t'auras un chef qui te mettra la pression et des objectifs à remplir. Des choses à assurer. Je n'ai pas envie de l'un, je ne me sens pas capable de faire le dernier.
Je n'ai pas envie de passer 35 heures par semaine à faire quelque chose qui ne me plaira pas. Je suis malade à l'idée de passer ma vie dans une salle d'archives à classer des papiers ou à me retrouver devant un téléphone pour contacter un client en langue anglaise. Malade, tu parles, mortifiée oui !
J'aurais voulu travailler à la culture, au patrimoine, au rayonnement de la ville, dans un musée ou une bibliothèque. J'aurais voulu être psy ou juge, journaliste ou écrivain. Je sais que j'ai de la chance de ne pas être obligée de faire le premier truc qui me passe sous la main, car malgé je gagne un peu de sous chaque mois et j'ai la chance de n'avoir que peu de dépenses aussi.

Mes années de recherche sans aucun résultat, avec un seul entretien, ne me donnent pas confiance en moi. Je me dis que si, à l'époque, personne ne m'a contacté pour me recevoir c'est bien parce qu'il y avait une raison. Parce que mon profil était inintéressant, probablement pas assez d'expériences, de diplômes voire les deux. Je n'ai pas envie de repartir dans les affres de la recherche d'emploi, ressentir le mépris des lettres de refus, la suffisance des DRH, la haine des collègues qui pensent que tu vas leur piquer leur place.
C'est sûr qu'un salaire fixe, même de 1 000 €, me permettrait d'envisager l'avenir sous un angle plus positif, je me poserais moins de questions.
Je ne sais pas quoi faire. Est-ce que je cherche tout et n'importe quoi ? Est-ce que je souhaite faire du secrétariat et des plannings après mes 4 années d'étude ? Est-ce que je souhaite travailler coûte que coûte ? Est-ce que je peux faire la fine bouche et ne pas postuler à des jobs qui ne m'intéressent pas ou pour lesquels je n'ai pas de compétences ? Est-ce que je prends ce qui se présente et je réfléchirais après à savoir si je saurais faire ou si j'aimerais ça ? Est-ce qu'il est encore possible dans le monde actuel de faire un boulot qu'on aime ? Est-ce que je dois fermer ma gueule et me ranger à l'avis général ? Rien qu'à cette idée, une boule à l'intérieur de moi se met à hurler qu'elle ne supportera pas de faire quelque chose qu'elle n'aime pas. Est-ce que je dois tout faire pour que cette boule au cœur de moi, cette énergie, ferme sa gueule et se soumette ? Est-ce que je m'oublie, jusqu'à disparaître pour un SMIC par mois ?

Et vous qu'est-ce que vous faites ? votre profession, votre formation ? vos envies ont-elles disparues dans le vide sidéral du gagner sa vie ? vous aimez votre boulot, vos collègues ?