Voici une nouvelle participation à un jeu d'écriture, cette fois sur le blog de Débora. Il s'agissait d'écrire un texte à partir de cette photo :


©  SBA73

La Princesse morte

Au sous-sol d'un bâtiment ancien mais relativement entretenu, un bruit de verre qui explose trouble le silence nocturne. En même temps, le sol russe tremble, une secousse légère qui ne dure que quelques secondes. Les murs bougent, donnant cette impression qu'ils vont s'écraser sur vous. Aussi fugacement que tout a commencé, tout s'arrête. Le reste de la nuit est calme.
Mais à l'aube, tout recommence, les secousses sont plus fortes, plus rapprochées. Au fond du sous-sol, sous la vitre explosée, un corps ancien, momifié, remue. Les doigts d'abord, et dans un craquement, la tête tourne de droite à gauche. Le cou puis le buste se redressent. Sous les cheveux noirs et longs, un crâne aux orbites enfoncées et aux dents cassées.
La momie est assisse, les jambes dans le vide, dans un rugissement, elle se cambre et lève la tête vers le plafond. Dehors, tout s'accélère. Des fissures fracturent les rues, les tuiles tombent. Dans cette contrée reculée de la Russie, les gens sont pauvres et les bâtiments peu robustes. Les premiers ne tardent pas à s'écrouler.

Sur le seuil du musée, la momie regarde l'extérieur, le soleil éclatant, le ciel pur. Des siècles qu'elle n'avait pas vu la lumière du jour. Maintenant qu'elle est debout, on distingue sur son corps des tatouages anciens, non plus noirs mais gris, presque effacés, recouvrant tout son dos. Sous la brûlure du soleil, un nouveau cri vient bouleverser le chaos. Plus fort, plus puissant, la princesse hurle de rage. Une secousse plus importante déchire la petite ville en deux, tout s'effondre et dans un nuage de poussière, la silhouette de cette princesse perdue émerge.
Il ne reste rien, sinon des débris. D'une démarche instable, la princesse morte s'éloigne des survivants. Elle n'a qu'un désir, retourner dans la terre de ses ancêtres, celle où elle reposait depuis 2000 ans, avant qu'on la déterre et qu'on la transporte. Avant qu'on l'oblige à sortir du repos éternel pour retourner chez elle.

Parvenue au sommet d'un promontoire, elle s'appuie contre un mur en ruine. Il y a longtemps, un village se dressait ici. En face d'elle, s'étend la vallée de l'Altaï, sauvage et battue par les vents. Au fond, on distingue les terres de Mongolie, de Chine et celles du Kazakhstan, des contrées qu'elle a jadis parcourues et conquises. La Taïga, cet immense désert végétal, s'ouvre devant elle, sa végétation courbée par le vent, ses prédateurs naturels. La plaine est éclairée par un puissant rayon de soleil, tandis qu'au fond, au bout du plateau d'Oukok, une barrière de nuages noirs comme l'encre se dressent. Le contraste est saisissant et devant la beauté de ce paysage oublié, la princesse reste un instant le souffle coupé. C'est là-bas, sous les cieux noirs, à plus de 2000 mètres d'altitude, que se dresse sa sépulture, à côté du village de ses descendants. Située sous un  tertre recouvert de petites fleurs blanches, sa tombe l'attend.

Dans le village, tout le monde a reconnu les signes et depuis le pillage des tombeaux par des archéologues peu scrupuleux, les villageois sentaient les prémices d'une catastrophe. Ils sont prêts, la porte a été ouverte, l'encens brûle, un sarcophage ouvert a été déposé contre le mur est et des offrandes sont disposées dans le reste de la pièce. Tout est prévu pour la réalisation du rite funéraire. Ils attendent le retour de leur princesse, la tête basse. Elle leur est reconnaissante de cette discrétion, son image doit rester celle d'une femme belle et conquérante, pas celle d'une momie désespérée. En passant la porte, ses doigts effleurent une plaque gravée, son nom, Yeva.
Désormais, elle peut s'allonger.

Pour ce texte, je me suis également inspirée d'un article paru dans Courrier International, La momie qui fait trembler l'Altaï de juin 2004.