Dans un minuscule appartement de Moscou, un petit prodige du piano s'entraîne sans appuyer sur les touches pour ne pas gêner les voisins. Non loin de là, sa tante s'échine dans une usine à la chaîne et tente de faire oublier son passé de dissidente.
Dans un hôpital moscovite, un chirurgien s'efforce d'oublier l'échec de son mariage en se tuant au travail.
Et en Biélorussie, dans la campagne, un jeune garçon regarde le jour se lever. L'aube est rouge, inquiétante, et peu après des oies tombent du ciel.
Nous sommes le 26 avril 1986. Il s'est passé quelque chose à Tchernobyl...

Tout ce qui est solide se dissout dans l'airCe qui m'a attiré en premier dans ce livre, c'est son titre que j'ai trouvé très fort - il est extrait du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels. Je l'ai acheté sans trop lire le résumé, en plus il y avait un macaron coup de coeur de mes libraires donc c'était bon signe. Au final, Tout ce qui est solide se dissout dans l'air est un roman boulevard et lucide sur une catastrophe sans précédent.
Etant née en 85, j'ai toujours vécu avec Tchernobyl, je n'ai presque pas connu la vie avant, et il est indéniable que cet accident nucléaire a eu un terrible impact sur des millions de gens. C'est un sujet fascinant, oppressant, j'ai déjà lu un thriller qui s'y déroule en partie (Atom[ka] de Franck Thilliez) et j'ai regardé de nombreux documentaires sur la catastrophe elle-même mais également sur l'évacuation de Prypiat, sur cette ville devenue fantôme en quelques jours, sur la nature après...
L'auteur, Darragh McKeon, nous plonge intégralement dans l'URSS post-Tchernobyl à travers le regard de 4 personnages : Evgueni et sa tante Maria, Grigori le médecin et Atriom, l'adolescent biélorusse. Et à travers leur regard, l'auteur décrit leur Tchernobyl. Celui des humains, du quotidien, d'Atriom et de sa famille qui vivent non loin de la centrale. De Grigori et de tous ces médecins envoyés là-bas pour sauver des vies, tout en dissimulant l'étendue de la catastrophe. Et enfin Maria, et Evgueni qui ne savent rien de cet accident car à Moscou, presque personne n'est au courant. Le Parti, l'Etat, ont tout fait pour dissimuler, cacher et mentir sur la gravité des faits. Ils ont menti aux pays voisins mais pire, ils ont menti à leurs propres habitants. Darragh McKeon livre un récit touchant et d'une réalité glaçante sur le mode de fonctionnement de l'URSS et sur toutes ces vies gâchées et sacrifiées pour la nation...
Par miracle [les techniciens de la centrale] retrouvent le manuel des opérations, humide mais utilisable. Arrivent à la bonne section. La section existe donc. Oreilles vrillées par l’alarme. Yeux larmoyants. La section. Les pages feuilletées. Un titre : « Procédure d’opération en cas de fusion du réacteur ». Un bloc noirci à l’encre, sur deux pages, cinq pages, huit pages. Tout le texte a été effacé, les paragraphes masqués sous d’épaisses lignes noires. Pareil évènement ne peut pas être toléré, ne peut être envisagé, on ne peut pas plus prévoir une telle chose qu’elle ne peut se produire. Le système ne dysfonctionnera pas, le système ne peut dysfonctionner, le système est la glorieuse patrie.

C'est sans conteste un roman fort et convaincant, qui ne peut laisser indifférent car finalement ce drame est très proche de nous, aussi bien dans le temps que géographiquement... J'ai aimé la façon de Darragh McKeon de raconter cette histoire, de proposer un récit à plusieurs niveaux, à travers plusieurs voix (j'ai peut-être un peu moins aimé celle d'Evgueni). Son écriture est juste et percutante, terriblement proche et humaine. Tout ce qui est solide se dissout dans l'air est un premier roman marquant et vraiment bien écrit.

Il ouvre les paupières et le ciel emplit ses rétines, un ciel d'un rouge profond. On croirait que la croûte terrestre s'est retournée, que la lave incandescente est en suspens au-dessus de la terre.

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