La jeune femme claqua la portière et mit le moteur en marche, il était 13h30 et après une courte pause déjeuner, Chloé repartait bosser. Depuis un an, elle avait repris une exploitation maraîchère à l’abandon et s’était lancée dans la culture de fruits et légumes. Suite à une profonde remise en question professionnelle - et personnelle -, Chloé s’était aperçue que les raisons pour lesquelles elle se levait le matin n’étaient pas les bonnes et que si, demain, l’entreprise de BTP pour laquelle elle travaillait, venait à fermer, ou mieux, à disparaître, elle ne ressentirait rien. Le vide. Aucun attachement à ses collègues même s’il n’y avait pas vraiment de conflit entre eux. Aucune passion pour les dossiers à monter, les règles scrupuleuses à suivre, les fournisseurs à relancer, les clients à apaiser, le patron fantasque… Elle s’ennuyait. Et à 35 ans passés, cette jolie brune avait tout envoyé promener pour essayer d’y voir plus clair.

C’est lors d’une balade familière qu’elle avait senti un picotement, un frémissement. Il lui avait fallu un peu de temps pour comprendre que c’était le vieux panneau en bois « A Vendre » accroché à un poteau qui réveillait quelque chose au fond d’elle. Un panneau accroché devant un terrain en jachère, autrefois cultivé. Elle avait toujours aimé gratter la terre, planter, arroser, regarder pousser avec attention, avec amour presque, les modestes cultures sur sa terrasse. Ici des tomates cerises, là des fraises, les muguets des années passées, un bel acacia jaune. C’était un plaisir de voir tout revenir à la vie après la période terne de l’hiver. Les jours passant, l’idée commença à émerger dans son esprit, au début vague et diffus. Et puis, un matin de mars, sans se rappeler vraiment comment, elle était en train de composer le numéro de la pancarte.

Les choses étaient ensuite allées très vite. Le prêt immobilier n’avait posé aucun souci. Elle n’avait pas beaucoup de compétences dans le maraîchage mais elle avait trouvé un stage chez un papi dans l’arrière-pays qui avait une exploitation un peu plus grande que la sienne. Bien sûr, il lui faudrait du temps avant de tout connaître, de tout comprendre mais elle était prête à prendre ce risque et à se montrer patiente. Le plus long avait été les travaux de remise en état du terrain mais ses amis et sa famille l’avaient bien aidé. Et depuis un an, l’aventure avait vraiment commencée.

Au programme aujourd’hui, récolte des haricots verts et tomates en vue de la vente de demain matin. Chloé vendait directement une partie de sa production sur son exploitation aux particuliers et le reste allait dans une petite épicerie semi-bio du coin. Elle devait aussi préparer la parcelle pour les légumes d’automne et d’hiver ; dans le sud, elle avait la chance de bénéficier d’un climat favorable et d’avoir de quoi planter et ramasser toute l’année.

Sur la route entre chez elle et son terrain – à peine 8/10 kilomètres – elle avait trouvé les gens passablement énervés. Des coups de frein brutaux et inexpliqués, des bifurcations sans clignotants, des dépassements anarchiques, la chaleur écrasante de début juillet devait jouer sur les organismes et les gens n’étant déjà pas bien calmes au volant… le pire avait été cette voiture de police banalisée arrivée à fond derrière elle alors qu’elle attendait pour s’engager dans un rond-point – totalement surchargé. Le gyrophare tournait et le conducteur s’était mis à klaxonner avec virulence pour qu’elle laisse le passage libre. Chloé avait dû s’engager brutalement au mépris de toute prudence et avait coupé la route à un camion qui arrivait. Elle s’était dégagée de là en accélérant, en pleine suée, un peu tremblotante et il lui avait fallu quelques minutes pour retrouver son calme. Le reste du trajet avait été ponctué de klaxons, de sirènes et de camions de pompier fonçant à toute allure.

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C’est le dos cassé et les mains noires de terre que Chloé avait levé les yeux sur le ciel pour s’apercevoir que le soleil descendait bas sur l’horizon, il devait être largement plus de 19 heures. A travailler comme ça, elle n’avait pas vu le temps passer. Elle avait assez donné pour aujourd’hui et après avoir jeté un dernier coup d’œil à la végétation autour d’elle, elle était partie.

Le trajet du retour ne fut pas plus reposant, elle vit même deux voitures de police avec des hommes armés descendre rapidement le boulevard. Tout l’après-midi, la jeune femme avait bien vu le ballet incessant de hélicoptères, leurs pales tournantes toujours plus bas, passant en rase-mottes, tournant et revenant dans un vacarme infernal. Des chiens avaient aboyé presque sans s’arrêter, hurlant à la mort se répondant de colline en colline. Elle s’en rendait compte maintenant, l’ambiance avait été lourde et tendue dans cette journée étouffante de chaleur. Il devait se passer quelque chose mais son portable était déchargée et la radio était restée muette, ça attendrait bien le journal du matin. De toute manière, elle en avait assez des mauvaises nouvelles, des inquiétudes, des attentats, des manifestations, des crises sociales, des incidents climatiques. Parfois, elle avait l’impression que la fin du monde était pour demain. Alors cette nouvelle attendrait. Elle n’était plus pressée, elle vivait autrement.

Arrivée devant chez elle, Chloé enleva ses vieilles chaussures pleines d’humus et les laissa devant la porte. Elle vivait au bout d’une impasse tranquille dans une petite maison héritée de sa tante, elle n’était pas très grande mais elle avait une belle pièce à vivre en bas et deux chambres à l’étage. C’était calme et elle aimait s’y retrouver pour regarder, vers l’ouest, le paysage de petites montagnes qui s’offrait à elle. Elle alluma une petite lampe dans l’entrée et ouvrit tous les volets du bas, elle avait laissé ceux du haut ouvert à midi, une partie était exposée sud-est et le soleil était passé.

Il commençait à faire sombre dans le salon, et alors qu’elle songeait à se servir un verre de blanc avant de manger, le parquet du haut grinça. Chloé suspendit son geste, l’oreille à l’affût, c’était une maison ancienne et celle-ci vivait. Mais le parquet grinça à nouveau, plusieurs fois, exactement comme quand quelqu’un s’apprête à descendre l’escalier…

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Dépêche AFP – 18/07/2019

Le tueur en série Grégoire Dominique, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et assortie d’une peine de sureté de 20 ans, s’est évadé hier du quartier sécurisé du centre de détention de Toulon-La Farlède. Il avait été condamné en 2012 pour les meurtres et viols sordides de huit jeunes femmes dans plusieurs départements et présentant un profil physique semblable : brune, la trentaine, célibataire et ayant une profession indépendante.

Actuellement en fuite, il est activement recherché et toutes les forces de l’ordre du département sont en alerte. L’homme a sans doute bénéficié de complicité extérieure pour s’échapper mais les conditions de son évasion sont encore floues, plusieurs gardiens ont été blessés. Les enquêteurs sont sur place et le quartier de haute sécurité a été bouclé, tous les parloirs ont été annulés et les prisonniers cloisonnés dans leur cellule au moins jusqu’à demain, précise le Préfet, Jean-Marc Dumont.

Les autorités conseillent la prudence, si vous localisez le suspect, contactez le 04.94.24.17.17 et n’intervenez pas vous-même.

Plus d’informations à venir.