Mon principal problème c’est que je me souviens de tout. De tout, tout le temps, des gens, des lieux. Je me souviens de mes profs de lycée, de collège, d’école primaire et maternelle. Je me souviens de ces années de classe, des événements, des voyages, des visites, des anecdotes. Je me souviens de presque tous les noms des gens sur les photos de classe. Je me souviens de cette fille avec qui j’étais très proche en 3ème et qui aujourd’hui ne se souvient même pas que j’ai existé. A vrai dire je m’en fous mais j’aimerais pouvoir oublier cette fille aussi profondément qu’elle l’a fait.
Car je n’oublie pas, très peu. Je reconnais les gens dans la rue. Je n’arrive pas à oublier que cette fille était mon amie, était, au passé, comme une histoire terminée mais elle se rappelle à mon bon souvenir.  Ce qui fait que souvent je me sens déçue, par les gens, par leurs réactions.
Je voudrais pouvoir réellement clore plusieurs pages. Les oublier et passer à autre chose.  
Je voudrais oublier le fait que je suis le cul entre deux chaises dans la plupart de mes relations amicales. Des personnes qui sont à la fois trop loin – géographiquement ou moralement – mais dont j’ai encore des nouvelles de façon sporadique. J’aimerais que ce soit tout ou rien. Je voudrais partager certains événements de façon plus intense, plus proche mais la faute à la vie, la faute à pas de chance, ça n’arrive pas.
Elle se marie ou s’est marié, peut-être le week-end dernier ou celui qui arrive, je souhaiterais être encore suffisamment proche d’elle pour qu’elle m’invite mais je ne le suis pas ; je suis simplement assez proche pour aller boire un café chez elle une fois tous les 36 du mois. Alors qu’elle était, pendant des années, ma meilleure amie.

Je voudrais des amitiés pleines et entières, des amies qui soient présentes tout le temps mais, à bientôt 30 ans, il est difficile de rencontrer des gens, de créer des liens, de devenir proche. Chacun a déjà son groupe, ses relations, ses habitudes, la plupart n’ont pas envie de rencontrer de nouvelles personnes. Je voudrais quelqu'un pour des journées comme aujourd'hui, des dimanches où mon amoureux part voir les 24H du Mans chez des copains, des après-midis où je me sens véritablement seule. Les petites-amies de ces derniers sont plutôt sympas, j'ai même pensé que je pourrais être proche de l'une d'entre elles mais c'était faux.
Quand elle a décidé de partir un an en Australie et en Asie du Sud-Est, elle ne m'a pas invité à sa soirée de départ. Je mets trop d'espoir dans mes relations, quelles qu'elles soient. Ici, là-bas, importantes ou moindres, un retour attendu qui ne vient pas. Ou si peu.
Ces filles-là ont déjà leurs amies et je ne sais pas comment en faire partie. Je n'en ferais jamais partie.
Personne pour aller au cinéma, au restau, boire un rosé sur une place ensoleillée, personne pour aller marcher dans les bois ou aller à la plage. Je ne peux pas demander à mon amoureux de me réserver tous ses dimanches jusqu'à la fin de mes jours. Alors je regarde le vent souffler, je regarde l'extérieur, je lis, je me laisse engloutir dans des centaines de pages pour combler cette solitude amicale.       

Je crois que je n’aurais plus jamais d’amies comme avant.
Et je voudrais pouvoir oublier ce que c’était d’avoir des amies proches pour ressentir moins de peine aujourd’hui à cette évocation.